La Barque de la Mort – Death Barge

Et le premier naute du Rhône fut Caron.
On lui donnait sa pièce de passeur, on lui confiait les morts
pour qu’il les emmène dans cette terre d’au-delà la terre
où il n’y a plus de souffrance, plus de souvenirs.
Où allaient-ils ces morts, au gré du courant ?
Atteignaient-ils la mer heureuse
ou bien un saule gris entravait-il leur barque ?
Que pensait le fleuve de ce fardeau funèbre
qui houlait sur sa vague ? (Henriette Guex Rolle, « Rhône »)


Actuellement exposée au Musée des Confluences à Lyon,
dans le cadre de l’exposition temporaire « Nous, les fleuves« ,
cette œuvre est visible du 21 octobre 2022 au 27 août 2023.

crédit photo : © Bertrand Stofleth- la barque au Musée des Confluences d'octobre 22 à août 23

« La barque de la mort » est une œuvre de l’installation Fleuves intérieurs, qui comprend plusieurs créations plastiques réalisées par Marianne Salmon entre 2019 et 2020 à partir de collectes et assemblages de matières fluviales, naturelles et manufacturées, ramassées lors de longues balades le long du Rhône, ainsi qu’une série de photographies intitulées « Ecluses, Murales, Coques et Rouilles« .

Marianne Salmon, parcours et démarche

crédit photo : © Mathilde Lou

« Ce que je cherche ?

L’esprit des choses, l’invisible dans le visible, la vibration, la vie magique…
Ce qui fait que la matière, en apparence inerte, porte en elle-même une puissance de rêverie, peut-être même une sorte de pensée créatrice. L’imaginaire de la matière, cher à Gaston Bachelard, a rencontré chez moi beaucoup de résonance. Cela me parle et m’est familier depuis ma plus tendre enfance. Plus tard, la lecture de L’Homme du commun à l’ouvrage de Jean Dubuffet sera aussi une révélation. Je n’ai pas de formation artistique académique, je n’ai qu’une soif inextinguible de je ne sais quoi…

C’est la matière qui me touche, me regarde, me prend par la main. Et non l’inverse. J’essaie de ne pas interférer de trop. De me laisser guider. Et lorsque je suis assez sage pour lui obéir totalement, assez silencieuse pour l’écouter, alors elle me mène vers la réalisation de son propre rêve. J’obéis. C’est tout.

Cette barque est venue de nulle part, comme émergée d’une brume, d’un royaume des morts, d’une traversée des limbes. Elle est sans doute chargée d’un inconscient collectif, Charon et le Styx ne semblent pas très loin.

J’aurais pu l’appeler « barque médecine », parce qu’elle possède à mes yeux aussi des pouvoirs de guérison, mais là, nous pouvons nous tenir juste au seuil de cette évocation, car nous entrerions dans une sphère secrète…

Enfin pour moi, elle vibre aussi de tous les textes qui m’ont accompagnée et que nous avons travaillés lors des créations de la compagnie. Cette barque a mis plus de mille ans avant d’arriver jusqu’à moi, elle m’est apparue comme en vision un jour que je lisais Les planches courbes d’Yves Bonnefoy. Pour moi, le bois flotté, c’est du silence. Les galets, les pièces de métal rouillé, les tessons polis de terre cuite… tout cela est le fruit d’une longue et patiente étreinte de l’eau et des éléments. Lorsque je les prends dans mes mains, j’en éprouve le poids, la texture, la forme. J’ai l’impression de toucher du temps. Car le temps est un fleuve aussi nous dit Borgès.

[…] Contempler le fleuve fait de temps et d’eau
Et se souvenir que le temps est un fleuve aussi
Savoir que nous nous perdons comme fait le fleuve
Et que les visages passent comme l’eau.
Borgès (La proximité de la mer)

J’aime aussi la ficelle, la corde, les cailloux, la toile de jute, les choses les plus pauvres qui soient, et il me semble que de ces matières humbles s’échappe un murmure, une invitation à se poser. Cette barque est une méditation. »
(MS octobre 2022)